Shinjuku No : matérialisation, perception et application des règles de la gare

Introduction

Pour faire référence à ce travail, vous trouverez son intitulé exact dans l’onglet contact

La présentation a eu lieu à Paris à l’ENSAPB le 22 Février 2011 ; le jury a attribué la mention très bien avec félicitation pour ce travail ; Le jury était composé de : Alessia de Biase (dir.), Philippe Bonnin et Augustin Berque

Mise à jour 2015 / A venir : projet de recherche Urbs, Networks, Civitas et Appropriations / Mise à jour 2015

« A Tôkyô, les règles sont bien respectées et il y a beaucoup de panneaux qui les représentent. » De ce constat très subjectif et succinct je voulais construire une étude pour un mémoire de master en architecture. Tout d’abord, choisir un lieu, la gare de Shinjuku, et une méthode : les entretiens. Ensuite, laborieusement compter tous les panneaux qui représentent ce qui peut s’apparenter à la règle sur les quais de la compagnie JR East Japan : il y en a précisément 3051, et 373 caméras de surveillance. Enfin, prendre contact avec des personnes qui acceptaient de me raconter pendant trois heures environ ce moment banal de leur vie lorsqu’elles deviennent, une parmi les autres, des utilisateurs de la gare de Shinjuku. La première question que je leur posais alors sans préliminaire était « qu’est-ce que la gare de Shinjuku ? »

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A la lecture de quelques uns des nombreux ouvrages qui existent sur le Japon et la société japonaise, nous avons été frappé par la description d’un « strict contrôle social » qui s’exerce sur les individus pour établir un « code de normalité » (Buruma in Pons, 1984 : 275-290) cela jusqu’à parler « d’organisation moutonnière [hitsujikate sôshiki] » ou de « l’ère de monsieur tout-le-monde [hutsû no jidai] » (Yatabe, Suzuki, Yamamoto, 1992 : 87, 99). Ce mémoire exprime le souhait d’entamer un travail de recherche sur les relations qu’entretiennent les acteurs de cette société à ses règles dans la ville, cela au travers du discours de ces mêmes acteurs. La ville japonaise a ceci de particulier qu’elle offre très peu d’espaces publics, incitant ses utilisateurs à penser la ville par ses espaces privés, généralement de consommation, et à considérer l’espace public comme un espace de transit, où les règles sont posées pour éprouver son efficacité et la rationalité de son utilisation. La gare, en particulier celle de Shinjuku à Tôkyô, fait partie de ces zones indéfinies dans lesquelles se mêlent public et privé avec une subtilité qui les amènent à se confondre. La désorientation devient le lit de la sur-information ; incapables de se situer dans l’espace les indications deviennent nécessaires, ou présentées comme nécessaires, aux usagers. Un déluge d’informations complémentaires, et non moins contraignantes, est ainsi justifié. Elles sont censées améliorer la circulation de la foule ou la qualité de vie de l’individu en son sein. Quelle relation à l’Autre peut alors émerger dans ce lieu public régulé qu’est la gare de Shinjuku ? Nous exposons ci-dessous les données dont nous disposons pour cette étude : le lieu d’abord, puis les entretiens que nous avons réalisés avec certains de ses utilisateurs et notre démarche.


La gare de Shinjuku

La gare de Shinjuku à Tôkyô est un lieu fascinant, sous ce nom se cachent en effet « douze gares différentes : la gare JR, le terminal Odakyû, le terminal Keiô, le terminal secondaire de Seibu, trois stations de la régie de métro (Nishi Shinjuku, Shinjuku et Shinjuku SanChôme) et cinq stations du métro préfectoral (trois sur la nouvelle ligne Toei Ôedo et deux sur la ligne Tôei Shinjuku) » (Aveline, 2003 : 124) cela sans compter les terminaux de bus. Avec trois millions de passagers par jour en 2008, si elle n’est pas la gare la plus utilisée au monde comme il est souvent dit, la gare de Shinjuku est indéniablement la plus utilisée du Japon. Mais tous ses utilisateurs ne sont pas uniquement des passagers des transports collectifs, la gare sert aussi d’accès à de nombreux centres commerciaux où « le voyageur se transforme en consommateur » (Aveline in Bouissou, 2007 : 330). Nous en dénombrons une dizaine parmi lesquels Mitsukoshi, Isetan, Takashimaya, Marui, Lumine 1 et 2, Subnade, Keiô hakkaten, Odakyû Hakkaten liste à laquelle nous pouvons ajouter My Lord, My city, Tower Record, les magasins d’électronique Yodobashikamera ou Bikkukamera ou les supermarchés du livre Kinokunya et Junkudo. Il serait aussi possible de lister les nombreux hôtels internationaux, les tours de bureaux, dont la construction a débuté au début des années 1960 au cours du grand rush immobilier (cf. timeline), ou plus minutieusement les izakaya et autres nomiya [litt. lieu pour boire] que compte les alentours de la gare. Cette dernière sépare en effet deux quartiers : le quartier de bureaux Fukutoshin à l’ouest où se trouve la mairie de Tôkyô [Tôkyôtochô] et le quartier Kabukichô, à l’est célèbre pour « ses bars louches, (…) ses boîtes pour homosexuels ou sado-maso, (…) discos pour minets » (Kessler, 1996 : 105) que les guides touristiques se plaisent à décrire comme « les endroits les plus animés et les plus chauds de Tôkyô » (Rutherford, 1996 : 196). Le quartier est nettement moins célèbre pour la mairie de l’arrondissement de Shinjuku et son annexe [Shinjuku Kuyakusho] qu’il abrite également. La plupart de ces lieux et bâtiments sont reliés à un vaste réseau de couloirs souterrains piétonniers « véritable labyrinthe (…) de plus de deux kilomètres d’est en ouest. » (Aveline, 2003 : 124) qui s’étend sur un territoire de plus d’un kilomètre carré. Les cartes des pages suivantes apporteront les compléments nécessaires à la compréhension de nos propos.

Entretiens

Il est aisé de comprendre que par sa situation et sa configuration, la gare de Shinjuku draine un public assez varié dont nous nous permettons de faire une liste à la manière de Jorge Luis Borges : a/ marchant sans but b/ portant des vêtements à la mode c/ yakuza d/ écoutant la conversation du voisin e/ jeune f/ chikan g/ avec un sac à dos h/ inflexible i/ poussant une poussette j/ vivant là k/ ivre l/ et cætera m/ qui fait peur n/ qui travaille tard le soir… Si cette liste peut sembler une digression, tous ses items sont extraits des entretiens que nous avons menés en préparation du présent travail auprès de neuf personnes plus une entre le mois d’Avril et de juin 2010 à Tôkyô. Nous avons sélectionné ces personnes afin d’avoir les témoignages de plusieurs générations d’utilisateurs de la gare de Shinjuku.  Dans l’ordre décroissant des âges, voici leur présentation :

M. A, 62 ans, ingénieur électronique à la retraite, né dans la préfecture de Kanagawa « à une heure en train de Tôkyô, » marié et père de deux fils, vit dans la banlieue sud de Tôkyô. Lorsqu’il travaillait, M. Awaya utilisait tous les jours la gare de Shinjuku, où il effectuait un transfert le matin à 7h45 précise. Son retour chez lui était moins programmé. Il se rendait également à la gare de Shinjuku pour faire quelques achats. Deux entretiens d’une heure chacun le 31 avril et le 19 juin 2010

M. M, 49 ans, animateur de télévision et de radio à la NHK (télévision nationale) et compositeur, né à Tôkyô, marié et père d’une fille, il a longtemps vécu à Sangûbashi à deux stations au sud de la gare de Shinjuku. M. Miyagawa utilisait la gare de Shinjuku tous les jours lorsqu’il était étudiant. Depuis, il se rend régulièrement à Shinjuku, pour le travail au théâtre Komagekijô au nord de la gare, ou pour les loisirs pour y faire quelques achats. Deux entretiens d’une heure et demi chacun le 20 avril et le 15 juin 2010

M. Y, 42 ans, employé de bureau, a grandi à la campagne, marié sans enfant, utilise la gare de Shinjuku tous les jours de la semaine pour se rendre à son travail, mais il lui arrive de l’utiliser en fin de semaine pour se rendre à des matchs de football ou pour faire quelques achats. Trois entretiens d’une heure chacun le 19 avril, le 14 et le 24 juin 2010.

Mlle K, 37 ans, employée de bureau, née dans la préfecture de Chiba à l’est de Tôkyô, célibataire, vit à Asagaya à quelques stations à l’ouest de la gare de Shinjuku.  Elle utilise la gare de Shinjuku depuis longtemps : le matin entre 8h et 8h30 ; le soir le plus tôt à 19h et le plus tard à minuit. En fin de semaine, elle y donne rendez-vous à des amis ou va y faire quelques achats.Trois entretiens d’une heure chacun le 21 avril le 26 mai et le 16 juin 2010.

M.T, 34 ans, employé de bureau, marié sans enfant, habite sur la ligne Nishi Seibu Shinjuku, né dans la préfecture d’Ibaraki. Il utilise la gare de Shinjuku tous les jours pour son travail, mais également lorsqu’il fait des soirées entre collègues. Il n’utilise généralement pas les lignes de la compagnie JR East Japan. Deux entretiens, le premier d’une heure et demi et le second d’une heure le 23 avril et le 28 mai 2010.

M. H, 32 ans, employé de bureau, marié père de deux enfants, né dans la préfecture de Aichi dans les environs de Nagoya, vit à Setagaya, à une demi-heure en train au sud-ouest de la gare de Shinjuku. M. Hada est passionné par les trains, il va les voir passer sur la courbe de la ligne Chuô au nord de la gare. M. Hada est également passionné d’électronique, et se rend régulièrement dans les magasins dédiés du quartier de Shinjuku, il « peut passer beaucoup de temps dans la gare. » Deux entretiens d’une heure chacun le 20 avril et le 28 mai 2010.

Mlle T, 32 ans, doctorante à l’Université de Tôkyô, célibataire, née en France, vit à l’est de la gare de Shinjuku à Nakano-Shimbashi, sur la ligne de métro Marunouchi. Elle se déplace beaucoup en vélo et différencie la gare de Shinjuku par le moyen de transport qu’elle utilise. Elle utilise régulièrement la gare de Shinjuku pour y faire des achats ou pour des rendez-vous. Trois entretiens d’une heure chacun le 21 mai, le 5 et le 26 juin 2010.

M. N, 21 ans, étudiant de dernière année de licence en chimie, célibataire, Il a toujours vécu « à la campagne » et n’est venu à Tôkyô que pour ses études. Les jours de beau temps, il se déplace en bicyclette jusqu’à la gare de Shinjuku et prend la ligne Marunouchi pour se rendre à l’Université, sinon, il n’utilise la gare de Shinjuku qu’en fin de semaine pour y faire quelques achats. Trois entretiens d’une heure du 11 mai, 17 et 22 juin 2010.

Mlle A, 27 ans, en stage dans une agence internationale de design, Danoise de père Hongkongais, elle a vécu a Nerima avant de déménager à Nakano-Shimbashi. Elle utilise la gare principalement pour ses loisirs, pour regarder les gens ou pour y faire quelques achats. Un entretien d’une heure le 1 juin 2010.

Avant d’entamer les entretiens, la seule information dont disposaient les personnes interviewées était celle du lieu concerné par l’étude : la gare de Shinjuku. Aucune mention de règle ou de règlement n’était faite. Le premier entretien se déroulait sans l’appui de document, nous mettions à disposition de la personne des feuilles blanches et un stylo bille sans obligation aucune de s’en servir. La première question était : « qu’est-ce que la gare de Shinjuku [shinjuku eki wa nan desuka] ? » Nous utilisions ensuite une série de thèmes selon les circonstances : les limites de la gare, les activités qui y sont faites, les lieux appréciés et dépréciés, les autres utilisateurs et enfin les règles. Le deuxième entretien commençait par des demandes d’approfondissements de certains points évoqués lors de la première rencontre, si cela n’avait pas été fait lors du premier entretien nous invitions ensuite la personne à dessiner un parcours à l’intérieur de la gare quel qu’en soit le mode de représentation — M. N est le seul a avoir décrit ce parcours par des phrases écrites. La durée de ces deux étapes était très variable suivant les personnes. Ces dernières étaient ensuite invitées à réagir sur des photographies de détails d’affiches ou panneaux représentant la règle, puis, sur des séries de photographies de différentes représentations d’une même règle. Nous présentons ensuite une animation faisant défiler des photographies de panneaux et d’affiches toutes prises dans la gare de Shinjuku dont le questionnement implicite était : « Quel est le sens de cette abondance ? » A la fin de cette animation, nous énoncions aux personnes le thème de notre recherche. Le troisième entretien, s’il avait lieu, se basait entièrement sur les demandes d’approfondissements de certains points évoqués lors de la deuxième rencontre. Avant d’aborder l’analyse de ces entretiens, il nous reste à exposer les hypothèses que nous formulons a priori à partir de l’observation sur le terrain et quelques lectures.

Hypothèses

Pour se déplacer à l’intérieur de la gare de Shinjuku, tout est indiqué : où marcher, comment utiliser les escaliers roulants, comment attendre, où attendre, quoi faire, ne pas faire, etc. Ces signes, devenus signes de la vie de tous les jours, semblent perçus comme « naturels » (Silbey, Cavicchi, 2005 : 557), de ce fait scrupuleusement respectés et loin d’être remis en cause, ne serait-ce que dans leur abondance. Ainsi, les usagers se soumettent-ils individuellement en pensant le règlement pour la masse ? Une affiche de la gare prévient les satyres [chikan], un manga représentant un employé de la gare nous pointant du doigt : “Faire le satyre est un crime, Vous gâchez votre vie” [anata no issyô tainashi ni] le tout écrit en jaune sur fond rouge éclatant. De même, des campagnes de publicités expliquent, en présentant un personnage sortant des règles : « Si des gens vous avez vu vous ne l’auriez pas jeté par terre, en bref vous souhaitez juste échapper à leur regard [hito ga mitetara sutenai wake de, tsumari kossori yatteta wake da]. » Quels sont ces Autres et qui leur donne autorité pour juger du comportement d’autrui ? L’initiative ou l’action individuelle est-elle culpabilisée sur ces affiches et campagnes de publicités ? Chaque lieu, chaque objet doit-il avoir une fonction propre, restrictive, définie par avance, que rien de doit entraver, et cela pour le bien de tous ? Les signes d’obligations et d’interdictions qui les accompagnent contraignent-il par la force de l’image et celle de l’homogénéisation naturelle des comportements de groupe enseignés dès le plus jeune âge au Japon (Tsuneyoshi in Alvarès, Satô, 2007 : 141) les usagers du lieu à en respecter les règles ? La pression consciente est-elle supplantée par la pression inconsciente qui résulte de cette première ? Voici quelques-unes des questions auxquelles nous tenterons si ce n’est d’apporter des réponses au moins d’en présenter quelques bribes.

Ce travail est divisé en deux parties : la première concerne la description de la gare de Shinjuku telle qu’elle est vécue par les usagers que nous avons interviewés, dans laquelle nous tenterons d’expliciter les particularités qui émergent du lieu de l’étude lui-même. La seconde partie analysera la Règle. Nous commencerons par définir les termes et leur influence sur l’espace de la gare de Shinjuku avant d’examiner trois points : la raison de la Règle, sa justification autant que sa construction ; la transmission de la Règle, les acteurs de leur transmission et le type d’influence qui leur est attribué ; les Autres et la Règle, définir les limites de la Règle par rapport à la relation qu’elle crée plus ou moins artificiellement  entre les utilisateurs du lieu qu’elle régule.

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